Poésie Lorage et le feu de Manciet
Les textes et la vie du poète gascon disparu étaient la preuve vivante de luniversalité de la culture occitane.
La première fois que je découvris Bernard Manciet, il était caché. Cétait à Préchac, sur la route de Villandraut, Gironde, à Luxeuil, Landes. Il avait accepté de répondre à linvitation de Bernard Lubat. Dans cette forge dart libre quétait devenu Uzeste musical, on pouvait dire la poésie de toutes les façons imaginables, à la Benedetto ou à la Castan.
De lhomme planqué derrière un rocher, on nentendait que la voix. Mais quelle voix ! Les cailloux de la Garonne roulaient les mots, les cloches des églises faisaient sonner les versets, la mer remontait inlassablement les strophes.
Paradoxalement, le bonhomme, petit, lexact contraire de René Char, sans manières, vêtu sans recherche, pouvant passer inaperçu, nétait loeil bleu en permanence allumé, jurait avec cette voix dorgue mugissant, sifflant, dorage et de feu.
Mais ce décalage devint vite spectacle. Sur scène, installé derrière une table de bistrot, lieu délection entre tous, et une lampe de chevet néclairant que ses feuillets, il psalmodiait son texte, sans broncher, sous un autre orage et un autre feu crachés par un seul synthétiseur ou par dix musiciens en folie. Il sy était fait.
Cest en le lisant quon se rendait compte que lorage et le feu étaient tout simplement sa matière. Le réseau des fontaines à eau des Landes (1), les incendies de la forêt sont à la source de textes où le terrible le dispute au merveilleux. Manciet était, de façon finalement assez exceptionnelle, un poète aristocratique de tête et populaire de coeur, comme tout vrai Gascon, sans doute, et comme tout grand poète, sûrement.
La langue doc, celle-là même qui inspire tant de scepticisme, voire de raillerie, a trouvé un jour son oeuvre magistrale avec le désormais fameux Enterrament à Sabres (2). Long poème bilingue dont on aurait bien de la peine à trouver des équivalences en images, rythme et quotidienneté. Le livre, par miracle, sest vendu comme nul autre de cette ampleur. Un certain Felix-Marcel Castan, homme dhistoire renouvelant lapproche des troubadours, de théorie de la décentralisation, poète lui-même, en fut infiniment réjoui pour la culture occitane, défendant mordicus lidée que, si la République est une, la France est riche de deux cultures.
Lhistoire de Manciet et Castan est parmi les histoires les plus piquantes de compagnonnages rigoureux et ombrageux. Le diplomate des Landes, pourtant peu avare de désaccords, malicieux
en diable, fut aux côtés du communiste de Montauban quand celui-ci affronta lattaque des adeptes de la « nation » occitane.
Il y a dans la redécouverte de Manciet comme une machine à remonter le temps : dune oeuvre à lautre, du théâtre de la fin (Iphigénie, Orphée) au début, on trouve cette perle quest son roman bilingue, le Jeune Homme de novembre, livre étonnant qui fait songer aux grands romans de la charnière du XIXe au XXe siècle, et cependant nayant que peu à voir avec le classicisme. À peine pense-t-on plutôt à Julien Gracq ou à ceux du deep south américain.
Manciet, déjà malade depuis des années, sans renoncer à lécriture, est mort en fin de semaine dernière en cours danesthésie. Il lui fallait donc perdre conscience pour déposer les armes... Le surlendemain de sa mort, à Paris, Bernard Lubat chantait pour lui dun autre ami disparu, Claude Nougaro, une chanson au titre prédestiné, Rimes. On imagine déjà ce qui peut naître de cette amitié artistique cet été (du 17 au 21 août) du côté dUzeste (3).
(1) Le Triangle des Landes (Arthaud).
(2) Ultréïa.
(3) Uzeste musical, 05 56 25 38 46.
La plupart des oeuvres
de Bernard Manciet sont disponibles aux Éditions
de lEscampette, auprès de Claude Rouquet, 5 rue Rampe 86300 Chauvigny. Lalbum Poeïsiques, CD et livret, est édité par Labeluz à Uzeste.
Charles Silvestre