Le monde associatif en crise financière

Publié le par association micmac

Marseille LA CITE - Mars 2005
Etat des lieux et…, questionnements
Par Saïd ZAHRAOUI
Quelques 131 associations dissoutes en 2004 dans les Bouches-du-Rhône. 158 en 2003 déjà. Et ça continue : il n'est pas rare de voir autour de soi des asso baisser rideau, d'autres annoncer une cessation d'activités imminente, d'autres encore, enfoncées jusqu'au cou dans des dettes de loyer et autres factures d'électricité et téléphone, suspendues à l'infime espoir d'une subvention demandée il y a un bail. On parle d'«hécatombe». De mémoire d'homme, on ne se souvient pas, au sein du monde associatif, avoir vécu plus sale moment. Mais la crise, car c'en est bien une, est-elle seulement une histoire de sous ?

Il se pourrait aussi que la réalité soit pire. La déclaration de dissolution n'étant pas obligatoire, on aurait tendance, en effet, à penser plutôt que la majorité des asso fermant boutiques n'aient même plus le cœur à se rapprocher du service « associations » de la préfecture - leur état civil en fait - pour officialiser ce qui, en l'espèce, n'est jamais en tout cas ce qu'on appellerait une belle mort. Sans compter celles qui, aussitôt la trésorerie tarie, se mettent d'emblée en veilleuse en attendant des jours meilleurs. Il en est aussi bien sûr qui, le rêve faisant vivre et parce qu'elles refusent la fatalité, s'attellent à imaginer quelques dérisoires moyens de subsistance par de modestes mises à contribution financières de leur public, sans plus d'ambition que de maintenir - pour combien de temps ? - une enseigne, un lieu. Et là, un risque cependant : désaffection à plus ou moins court terme dudit public, voire un dévoiement rampant de la vocation même de la structure qui, conçue au départ pour dispenser des services d'ordre social ou culturel inaccessibles à des catégories de personnes qui n'en ont pas les moyens, se voit accomplir des sortes d'actes contre nature en pliant ainsi, du jour au lendemain, aux impératifs imparables et envahissants de l'argent roi et du système marchand qu'elle était pourtant censée pallier. Un phénomène, soit dit en passant, qui a fini par transformer, en l'espace de quelques années, tant le virus insidieux du profit est inscrit dans la dynamique marchande une fois celle-ci enclenchée, telle association « à but non lucrative », considérée aujourd'hui comme un très haut lieu de la culture à Marseille, en formidable entreprise commerciale brassant des sommes colossales parce que, justement, ses prestations au public ne sont pas, ou ne sont plus, « données ».

Les asso à vocation culturelle surtout…
On l'a compris : le « tsunami » dont il est question ici fait surtout table rase des asso à vocation culturelle. Au vu des asso rendant l'âme ou en voie, dont la plupart - pour ne pas dire toutes - vivaient, pour l'essentiel, de subventions du Conseil Général.
La faute à qui?
Claudie Clerc nous dit : « Les restrictions budgétaires dont sont victimes les asso sont le fait d'une logique économique dont les conséquences se manifestent en cascade ».Sur Marseille, les asso. D’une façon générale, ont vu, leurs subventions réduites de 30%. C'est aussi la moyenne nationale. La crise ne serait donc pas un fait local mais l'onde de choc d'une démarche du gouvernement, tendant à une américanisation en catimini du système sociétal, fondée, pour les démunis, sur le choix personnel entre la débrouille et le pire. Créée début des années 90, l'association Protis, lieu d'accueil des bénéficiaires du RMI et d'accompagnement à l'emploi, s'est enrichie, en 1999, d'une troisième mission: c'est la fonction « ressources associations ». Son but : accompagner des employeurs associatifs financés dans le cadre du dispositif RMI pour devenir des employeurs de qualité. Et c'est une fonction qui a cessé d'exister pas plus tard que fin décembre dernier. Pourtant le suivi qu'elle permettait de quelques 7.000 associations avait généré entre-temps la création, sur tout le département, de pas moins de 37.000 emplois tous types confondus. Danièle Giely, de cette même association, depuis son observatoire privilégié de la question insertion au travers du monde associatif, remarque : « Les asso ne font plus que survivre, les contrats ne sont plus renouvelés, on fait de plus en plus appel au bénévolat. » Ce n'est plus donc seulement l'insertion par la culture qui devient le parent pauvre de la manne institutionnelle mais aussi, la logique strictement économique faisant pression, les actions qui, quand bien même elles ne correspondent pas à des emplois identifiables sur un plan comptable, n'en favorisent pas moins la création en amont et... en quantité. Où quand la politique, d'une contradiction à l'autre, n'en finit pas de se mordre la queue. Présent à la cérémonie de vœux du nouvel an organisée par la mairie des 2ème et Sème, Jean-Noël Guérini, président du Conseil Général, promettait : « Nous ne laisserons pas tomber les associations. » Entendre, au regard de l'état des lieux déjà fort peu reluisant : « Malgré les restrictions du gouvernement, nous ferons ce que nous pourrons. » Peut-être aussi : « Et c'est déjà pas mal. » Les Bouches-du-Rhône est le département qui concentre le plus de Rmistes : 70.000.
De la dépendance du politique
La politique - c'est évident - reste donc, au final, incontournable. Citons... Béatrice Bertrand : « La dépendance du politique, c'est la porte ouverte à tous les abus. » Ici, il est question de réflexes et de démarches clientélistes qui enlèvent son sens à la politique, quand bien même celle-ci serait socialement généreuse. Baldwyn de la Breteche : « II y a, à l'origine, une sorte de perversion dans tout le dispositif social. » Allusion, ici, à l'esprit d'assistanat, forme concrète de ladite dépendance, entretenu à la hausse ou à la baisse selon la conjoncture et le contexte et, bien sûr, tout se qui s'en suit, d'essentiel et qui, à la fois, ne se dit pas : dispersion des forces, simplement parce que chacun est naturellement tenté de faire cavalier seul face au «bienfaiteur», et ce résultat, rêve de tout pouvoir en place : «l'émoussement» de la combativité sociale. Exemple : dans un quartier de Marseille, toutes les asso ou presque se disaient d'accord pour faire d'un lieu public, désaffecté depuis des lustres, un espace culturel commun. Une de ces asso a pris l'initiative de rédiger une pétition collective dans ce sens. Au bout d'un mois, elle était la seule à l'avoir signée. Le mouvement associatif s'est-il trop habitué à vivre de subsides institutionnels ? Il faut le croire. Pour Roland Magnaudet, de l'association Voisins Citoyens Méditerranée, dont il a été un des fondateurs il y a une dizaine d'années, il y aurait eu, en tout cas, «un glissement du fait associatif vers la professionnalisation.» Et de remarquer : «Je connais des asso qui se passent de financement public, elles n'ont pas de salariés, elles s'autofinancent.» Genèse : le fondement de la Loi 1901, c'est la liberté de se constituer en association et non une quelconque forme de transfert de charges de l'État sur ce qui n'était, à l'origine, ni plus ni moins que du bénévolat. C'est dans cette optique que VCM inscrit son action. Son but : assister des asso, qui ne sont pas sur des démarches de subventions institutionnelles, et dont les activités visent à susciter des actions contre la pauvreté et ses manifestations, considérées comme des risques essentiels pour la démocratie. VCM rayonne sur un réseau d'asso s'étendant sur tous les départements du Sud, et entretient, dans le même esprit, des relations avec nombre d'associations en Algérie, au Maroc et en Grèce. Cette sorte de purisme originel n'empêche pas cependant les cadres de VCM de s'inquiéter quant à la crise financière actuelle qui ébranle le tissu associatif : « Mettre tout sur l'emploi n'est pas sans danger ». Comme quoi le débat sur l'insertion, dans toutes les dimensions qu'impliqué cette notion, n'a pas encore véritablement commencé.
S.Z.

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Publié dans Média-Presse

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